"Les jeunes : des adultes comme les autres" Alors pourquoi cette image dégradée ?
- bdecoop9
- 6 nov. 2024
- 6 min de lecture
Je vous invite à relire cette enquête menée par Terra nova et l'Apec en 2024, particulièrement riche, qui objective le rapport que les jeunes actifs entretiennent au travail, démontrant qu’il n’est pas différent de celui de leurs aînés. Cette enquête met aussi un coup de projecteur sur une possible mise en retrait des seniors, la tranche d’âge qui seraient la moins engagée au travail. À la lecture des résultats de cette enquête, on ne peut que se questionner. Si "les jeunes actifs sont des adultes comme les autres", comment expliquer leur image dégradée dans les entreprises, les organisations et les médias ?
Les résultats d’abord ! L’enquête “Un portrait positif des jeunesses au travail : au-delà des mythes” a été réalisée auprès de 5 000 répondants, jeunes actifs et actifs plus âgés, tous ayant été soumis aux mêmes questions dans un but comparatif.
Ainsi, quand on demande aux jeunes actifs ce qui compte le plus à leurs yeux dans leur vie professionnelle, ceux-ci répondent à l’image de leurs aînés : l’intérêt du travail, suivi de l’équilibre entre vie privée et vie professionnelle, placé au même niveau qu’un bon revenu, avant la sécurité de l'emploi. Ces résultats suggèrent une évolution de la société dans son ensemble, corroborée par des enquêtes antérieures.
Les aprioris tombent : les jeunes ne sont pas plus matérialistes que leurs aînés. Ils ne sont pas, non plus, davantage sensibles au “sens du travail”. Effectuer “un travail utile qui a du sens” n’arrive qu’en 6e position dans leur hiérarchie des besoins, alors qu’il est cité en 4e position par les 30-65 ans. Enfin, contrairement aux idées reçues, les jeunes actifs, même s'ils sont demandeurs de télétravail, sont plus que leurs aînés, attachés au présentiel. Travailler chez soi, c’est se couper des collègues, des opportunités de sociabilité, d’apprentissage, de réseautage. Ils craignent également d’avoir du mal à séparer vie personnelle et vie professionnelle.
Ce qui différencie vraiment le rapport au travail
L’enquête nous apprend que les différences qui déterminent le rapport au travail sont, de fait, moins liées à la génération qu’au niveau de diplôme ou à la classe socio-professionnelle dont les jeunes (et moins jeunes) sont issus. Plus on est diplômé venant d’un milieu doté, plus on entretient un rapport positif au travail.
Parmi les variables, le genre est aussi un facteur à considérer, en particulier chez les jeunes parents. La “charge d'enfants” pèse davantage sur la satisfaction des femmes que celle des hommes concernant leur situation professionnelle, leur rémunération et leurs responsabilités ou encore le caractère positif ou négatif de l'expérience.
La taille de l’entreprise est également citée : le niveau de satisfaction des jeunes actifs est plus élevé dans les entreprises de plus de 250 salariés que dans les TPE.
Lassitude chez les seniors : un signal d'alerte ?
Enfin, des nuances sont apportées concernant le lien entre rapport au travail et place occupée dans le cycle de vie. Ainsi, la “passion” se situe plutôt du côté de la jeunesse (19 %), devant les 30-44 ans (15 %) et les 45-65 ans (12 %).
S’ils devaient choisir entre temps libre et rémunération, près de la moitié des jeunes actifs opteraient pour gagner plus en ayant moins de temps libre (48 % soit 5 points de plus que les 30-44 ans et 24 points de plus que les 45-65 ans !). À l’opposé, chez les seniors, des signes de lassitude semblent voir le jour. Quatre seniors sur dix déclarent qu'ils arrêteraient de travailler s’ils le pouvaient. 56 % souhaitent travailler moins à l’avenir (contre 49 % des 18-29 ans et 44 % des 30-45 ans). En résumé, ce sont les seniors, alors qu’ils s’avèrent être les plus critiques vis-à-vis des jeunes, qui représentent la tranche d’âge la moins engagée.
Bouger, c’est être dans la norme
Prenant en compte les effets d’âge, de génération et de situation sur le rapport au travail, l’enquête souligne la diversité des parcours d'intégration professionnelle entre les enquêtés qui approchent l’âge de la retraite et les jeunes actifs d'aujourd'hui, permettant de mieux comprendre la réalité contemporaine.
Dans les années 80, un jeune salarié sur cinq occupait un poste précaire, tel qu'un contrat à durée déterminée, un travail intérimaire ou un apprentissage. Cette situation concerne aujourd’hui près de trois jeunes sur cinq. Cette évolution, en miroir des critiques d’infidélité des jeunes actifs envers les entreprises, souligne le rôle de la jeunesse comme variable d'ajustement économique impliquant la quête de flexibilité des entreprises. C’est bien le monde professionnel qui a dicté de nouvelles règles du jeu dans une société qui valorise, quel que soit le domaine, le changement, la mobilité, l’innovation.
Peut-on pour autant dire que les tensions n’existent pas ?
On pourra s'interroger suite aux résultats de cette enquête sur l’origine des stéréotypes qui circulent sur les jeunes actifs, dans les entreprises et les médias. Peut-on pour autant ignorer les difficultés des adultes face aux jeunes, ignorer cette demande sociale récurrente, leur dire qu’ils se trompent, preuves à l’appui ? Cette enquête, en s’appuyant sur des indicateurs finement choisis et un protocole solide, a le mérite de montrer que s’il existe un fossé générationnel, ce n’est pas dans le rapport au travail qu’il se situe.
Mais alors, comment expliquer ces tensions ?
Les auteurs se risquent à proposer une explication. Notre société vieillissante est sensible aux voix conservatrices puissantes qui alimentent les discours politiques autour de la “valeur travail”.
On pourrait aussi s’interroger sur les défis auxquels les seniors sont confrontés pour maintenir leur position en entreprise et dans les organisations. L’arrivée de nouvelles générations plus diplômées qu’ils ne le sont eux-mêmes, le développement massif des nouvelles technologies ne semblent-t-ils pas remettre en question leur propre valeur et leur place dans le monde du travail ?
Sacrifiés au culte de l’urgence ou plus libres de leur destin ?

Mais au-delà des seniors, on constate que les plus de 30 ans s’étonnent des comportements de leurs cadets, ces derniers ayant eux aussi incorporé les stéréotypes liés à la jeunesse au travail ! De multiples biais cognitifs pourraient expliquer cet état de fait, dont celui de généralisation qui consiste à ne retenir inconsciemment que les informations qui viennent confirmer nos opinions et ignorer celles qui les mettent en péril.
Il conviendrait d’interroger plus précisément les attentes des professionnels quant à l’intégration des jeunes actifs en entreprise et le type de collaboration attendue. Ne souffriraient-ils pas de cette maladie que Nicole Aubert (1) a nommé le culte de l’urgence ? Maladie qui pousse l’entreprise à faire l’impasse sur les actions qu’elle juge non directement productives, comme la formation et le temps d’accompagnement ? Dans un contexte où tout va plus vite, les adultes ne sont-ils pas trop impatients de voir les nouveaux venus devenir opérationnels sans y consacrer les moyens ?
En mars 2022, une enquête de l'Observatoire national du Premier Emploi indique que les jeunes sont nombreux à avoir le sentiment d’être livrés à eux-mêmes une fois en poste. Ils regrettent de ne pas être soutenus lors de leur intégration (81 %), dans leur évolution professionnelle (84 %) et lors de changements de poste au sein de l'entreprise (76 %). Ils dénoncent un accompagnement insuffisant : 39 % des répondants déclarent n'avoir bénéficié d'aucun processus d'intégration à leur arrivée et 41 % n'ont pas eu l'opportunité d'échanger avec d'autres collaborateurs en dehors de leur manager lors de leur prise de fonction.
Ce manque d’accompagnement peut être frustrant et décourageant pour des jeunes qui aspirent à accroître leur employabilité dans un monde professionnel où il n’est pas si facile de faire sa place ; où l’autonomie se construit avec l’aide du manager élargie au collectif, fournisseur de ressources (connaissances, transfert de compétences).
Il faut souligner, pour finir (ou ouvrir le débat) que les jeunes actifs disposent aujourd’hui d’une plus grande liberté de façonner leur vie professionnelle et personnelle. En l’absence de responsabilités parentales et de contraintes financières engageantes, ils sont plus libres de quitter l’entreprise, de retourner vivre ponctuellement au domicile familial, un phénomène en expansion. Ils sont aussi plus libres d’exprimer leurs pensées, leur individualité et leurs préférences dans un monde où la singularisation est devenue un critère de distinction. Peut-on, de fait, leur reprocher de bâtir un parcours qui leur ressemble, de faire preuve de proactivité et de réflexivité ?
Avis et témoignages bienvenus :-)
Béatrice Decoop



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